Formats ouverts contre formats propriétaires dans le cloud : la bataille invisible
Un format de fichier, c’est un contrat social entre vous et votre logiciel. Un format ouvert, c’est un contrat que tout le monde peut lire, comprendre et implémenter. Un format propriétaire, c’est un contrat que seul l’éditeur connaît — et qu’il peut modifier sans vous demander votre avis. Toute la question de la portabilité cloud commence là, et si vous avez lu le guide sur la réversibilité cloud, vous savez que le format de stockage est le premier verrou (ou la première liberté) de votre migration future.
La distinction est plus subtile qu’il n’y paraît. Le .docx de Microsoft, par exemple, est techniquement un format ouvert — le standard OOXML est publié par l’ISO sous la référence 29500. En pratique, la spécification fait plus de 6000 pages, contient des ambiguïtés volontaires, et aucun logiciel tiers ne l’implémente à 100%. LibreOffice ouvre les .docx, mais avec des décalages de mise en page. Google Docs les importe, mais convertit en interne vers son format propriétaire. Le .docx est ouvert comme une porte avec cinq serrures dont vous n’avez que trois clés.
Le spectre des formats : du vraiment ouvert au franchement fermé
À une extrémité du spectre, vous avez les formats véritablement ouverts. Le texte brut (.txt, .csv, .md) est lisible par n’importe quel éditeur depuis 50 ans et le restera dans 50 ans. L’ODF (Open Document Format — .odt, .ods, .odp) est le standard ISO 26300, implémenté nativement par LibreOffice, supporté par Microsoft Office (imparfaitement), et utilisé par défaut dans les administrations de plusieurs pays européens. Le PDF/A est un sous-ensemble du PDF conçu spécifiquement pour l’archivage à long terme. Le JSON et le XML sont lisibles par tout langage de programmation.
Au milieu, vous avez les formats « presque ouverts ». Le .docx, le .xlsx et le .pptx de Microsoft rentrent dans cette catégorie : spécification publiée, implémentation complète réservée à Microsoft. Le .pages et le .numbers d’Apple : basés sur du XML, mais avec des couches propriétaires qui rendent l’interopérabilité douloureuse.
À l’autre extrémité, les formats fermés. Les Google Docs, Sheets et Slides natifs n’existent pas en tant que fichiers — ce sont des références vers des objets dans la base de données de Google. Vous ne pouvez pas les télécharger dans leur format natif parce que leur format natif, c’est « Google ». Quand vous exportez, vous obtenez une conversion — et toute conversion est une perte.
Le lock-in par le format : quand le fichier devient une chaîne
Le lien entre formats et vendor lock-in est direct. Éviter le vendor lock-in cloud identifie les formats propriétaires comme le premier signal d’alerte. Ce n’est pas un hasard : un fournisseur qui stocke vos données dans un format que lui seul peut lire a un avantage structurel pour vous retenir. Pas besoin de clauses contractuelles abusives — le format suffit.
L’exemple le plus frappant est peut-être Notion. Vos notes, bases de données, wikis — tout vit dans le format interne de Notion. L’export en Markdown existe, mais les bases de données deviennent des fichiers CSV sans relations, les blocs intégrés disparaissent, et la mise en page est approximative. Vous pouvez techniquement sortir de Notion. Vous ne pouvez pas sortir de Notion avec le même niveau de fonctionnalité. C’est du lock-in fonctionnel, pas du lock-in contractuel.
L’export des formats propriétaires : le test de réalité
Quand vous décidez de migrer, l’export complet de vos données cloud révèle la qualité réelle de vos formats. Les fichiers en formats ouverts survivent intacts. Les fichiers en formats propriétaires subissent une conversion — avec pertes de formatage, de fonctionnalités, de macros, de liaisons.
Le Document Foundation, l’organisation derrière LibreOffice, milite depuis des années pour l’adoption de l’ODF comme format par défaut. Le raisonnement est simple : un document créé en ODF aujourd’hui sera lisible dans 20 ans par n’importe quel logiciel compatible. Un document créé dans le format natif de Google Docs sera lisible tant que Google existe et maintient ce format. C’est probablement encore longtemps — mais « probablement » n’est pas une stratégie d’archivage.
kDrive d’Infomaniak prend une approche pragmatique : les fichiers sont stockés dans leur format d’origine. Vous uploadez un .docx, c’est un .docx qui reste. Vous uploadez un .odt, c’est un .odt. La suite OnlyOffice intégrée édite les deux sans conversion préalable. C’est un choix architectural qui préserve la portabilité : le jour où vous partez, vos fichiers sont exactement ce que vous avez mis.
La recommandation est simple : pour tout document que vous voulez pouvoir lire et utiliser indépendamment de tout fournisseur, utilisez un format ouvert. Le .odt pour le texte, le .ods pour les tableurs, le .csv pour les données tabulaires, le PDF/A pour l’archivage, le Markdown pour les notes. Ce n’est pas toujours possible (essayez de convaincre un client d’envoyer ses fichiers en ODF plutôt qu’en .docx), mais chaque fichier en format ouvert est un fichier de moins qui vous retient chez votre fournisseur actuel.